Le héros aux mille et un visages, le monomythe de Campbell

Monomythe. Voilà un mot que l’on croise souvent lorsque l’on s’intéresse au jeu vidéo. Le terme se voit notamment associé au périple, souvent classico-classique il faut bien l’avouer, des héros de JRPG. Le monomythe est une théorie de Joseph Campbell, évoquant un schéma narratif générique pouvant s’appliquer à tous les mythes et autres récits héroïques. Je vous laisse consulter les articles Wikipédia liés, pour vous faire une idée du contenu de la théorie du monomythe, car ce n’est pas le sujet de cette chronique. En effet, devant les multiples références à cette théorie, je me suis lancé dans la lecture du livre d'origine, Le héros aux mille et un visages, où Campbell expose et démontre son idée du monomythe. Et du coup, voici un petit retour de cette lecture.

Le principal de la démonstration se déroule dans la première partie de l’essai. Constituée de quelques longs chapitres des plus intéressants, elle démontre à l’aide d’une multitude d’exemples des mythes du monde, la pertinence de sa théorie du monomythe. On en vient alors à adapter naturellement des passages de bien des jeux, à revoir nos héros vidéoludiques se trouver dans les mêmes trajectoires de ce « voyage du héros » générique. Le déclic de l’appel de l’aventure, les dures épreuves, la quête de soi où le héros trouvera la force et l’illumination, le retour à sa quête, puis son accomplissement grâce  à ses nouveaux pouvoirs. Tout est là, remarquablement analysé et documenté. Il manque toutefois un peu de lien entre les récits mythologiques pris en exemples dans chaque chapitre. On saute alors un peu du coq à l’âne, sans vraiment d’explications, quand on ne tombe pas nez-à-nez avec une illustration sans aucun rapport avec le texte l’entourant. Toutefois, globalement la démonstration reste fluide à lire, ce qui n’est pas forcément le cas de la suite de l’essai.

La seconde partie donc, plus abstraite, évoque le cycle cosmogonique. Campbell y aborde la naissance du monde, jusqu’à sa destruction, avec toutes les « petites » choses entre les deux évènements. A savoir la naissance des dieux, des hommes, et par conséquent des héros, qui suivront alors le monomythe lorsque leur temps viendra. Cette deuxième section est vraiment difficile à lire. Le défaut majeur de la partie précédente, soit le manque d’explicitations entre les exemples, devient ici vraiment pesant. Les thèmes étant davantage abstraits, voire purement métaphysiques, il faut vraiment s’accrocher pour saisir où l’auteur veut en venir. En gros, il donne son idée en début de chapitre, sans forcément toutes les clés de compréhension, et aligne ensuite une série de récits mythologiques en guise de démonstration. Certains font plusieurs pages, d’autres quelques lignes, et s’enchainent sans analyse supplémentaire. Bon, ils sont en rapport avec l’idée de départ du paragraphe, évidemment, mais la subtilité de chaque récit reste à l’appréciation du lecteur. Tout le monde n’est pas anthropologue comme Campbell, moi le premier, et comme chaque exemple provient de cultures et d’époques très différentes, c’est difficile de vraiment cerner leur intérêt ou leur pertinence. Davantage d’explications de la part de l’auteur n’aurait pas été du luxe, je me sentais parfois un peu perdu face à certains choix d’exemples.

Cependant, on apprend plein de choses, vraiment, et nul doute que plusieurs lectures pourraient trouver un intérêt. L’ouvrage est généreux, extrêmement bien documenté, et a déjà inspiré et donné matière à bon nombres d’autres auteurs pour concevoir leurs œuvres, George Lucas et Star Wars en tête de liste ! Bref, malgré la confusion assez déstabilisante d’une partie du bouquin, celui-ci propose de solides fondations à toute une réflexion sur le sens et l’importance du mythe, mettant également l’accent sur le parallèle entre le héros mythologique et nous, individus normaux dans une société moderne. L’épilogue est à ce titre captivant, terminant avec brio une démonstration crédible et passionnante.

5 réflexions sur “Le héros aux mille et un visages, le monomythe de Campbell

    1. Ah oui totalement. Ah un moment donné, on va retrouver un peu (ou tout) du monomythe. Le lien que j’ai mis dans l’article présente quelques-uns de ces jeux. Evidemment, tous les jeux (et RPG) ne suivent pas le même schéma, mais on retrouve beaucoup de choses de l’essai de Campbell. C’est valable pour tous les récits d’aventure d’ailleurs, en littérature ou au cinéma, où l’on assiste à un « voyage héroïque ».

      Sinon tu as Journey, la représentation parfaite du monomythe 🙂

  1. Merci pour ce compte-rendu de lecture. Entre mes passages fréquents sur tvtropes et ma lecture de bouquins de jeu de rôles à tendance narrative, on peut dire que j’ai bouffé de la théorie du monomythe, mais sans jamais avoir lu d’avis concret sur le bouquin fondateur de Campbell. Tu combles un manque ^^.

    La démarche n’est pas inintéressante, et des déclinaisons sur ce schéma très basique peuvent être des plus plaisantes (je suis en plein Trails of Cold Steel 2, et vu comme je kiffe j’aurais du mal à dire le contraire ^^), mais j’ai un peu l’impression que beaucoup d’auteurs et scénaristes (surtout américains) ont tendance à considérer le bouquin de Campbell comme une bible absolue qui les dispense de trouver un peu d’originalité.

    En plus, le bouquin de Campbell est assez ancien et d’après ce que j’ai pu lire dans un hors-série très intéressant de Sciences & Vie consacré aux mythes fondateurs, l’étude universitaire des mythes aurait aujourd’hui plutôt tendance à utiliser des outils issus de la biologie pour expliquer l’émergence, la convergence et l’évolution des mythes. Les applications peuvent être aussi directes que des recherches en neurologie qui visent à expliquer notre besoin de créer des schémas abstraits pour expliquer et donner du sens au monde (a priori la fonction de base du mythe). Elles peuvent être plus imaginatives : il y a notamment des chercheurs qui adaptent des outils statistiques de la génétique des populations à des mythèmes (des « unités de base » mythiques, comme un gène pour l’ADN : présence / absence d’un chaos primordial, présence / absence d’un mythe du Déluge, etc…). Le but est d’étudier l’évolution des mythologies dans le temps et l’espace (comme l’étude de l’évolution le fait avec des espèces), d’établir les liens de filiation ou d’emprunt entre les cultures, de déterminer les facteurs qui font que tel mythe est sélectionné plutôt qu’un autre (typiquement parce qu’il répond mieux au besoin d’explication de la culture).

    (Et pour reprendre la critique de Kurt Vonnegut citée sur la page Wikipedia du monomythe, les cinq étapes de base du parcours du héros peuvent se résumer avec un peu de mauvaise foi par “le héros a des problèmes, le héros résout ses problèmes”, ce qui reste un postulat sacrément général ^^. Ensuite, je ne sais pas si Campbell développe assez ses idées et ses exemples dans son bouquin pour sortir de cette caricature très générale. Mais ça, tu es sans doute le mieux placé ici pour le savoir.)

    1. Super intéressant le sujet du Sciences & Vie consacré aux mythes ! Merci d’avoir partagé ça, pour la découverte 🙂

      “le héros a des problèmes, le héros résout ses problèmes” > haha, c’est super réducteur. Et c’est pas vraiment ça le monomythe de Campbell, puisqu’il n’y a dans les propos de Kurt Vonnegut que l’étape du début (et encore, si avoir des problème correspond à un appel à l’aventure, ce qui n’est pas le cas, car l’appel peut prendre des formes bien différentes) et de la fin. Justement Campbell décrit les gros « checkpoints » de l’épopée du héros. C’est plus précis que « je pars et l’aventure et je reviens en triomphant ». Cela dit j’ai lu que Campbell a vachement été critiqué par les universitaires. Perso, et en tant que profane, j’aime bien ses idées.

      En revanche pour le côté « je ne sais pas si Campbell développe assez ses idées et ses exemples dans son bouquin », c’est un peu la critique que j’en fait. Il expose sa théorie, certes, mais l’appuie avec de nombreux exemples pris tels quels des différents mythes, sans plus d’explication ou d’analyse de sa part. Quelques lignes / paragraphes portent sur son idée, et suivent de nombreuses pages d’exemples de mythes. La documentation parait donc énorme, mais un peu chiche d’explications au final 🙂

      Merci d’avoir pris le temps de poster ce commentaire, j’apprécie 😀

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