Twin Peaks – étrange forme d’art

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Twin Peaks est un sacré monument du petit écran. Et il en a inspiré tellement d’autres !

Créée par David Lynch et Mark Frost, la série comporte trois saisons et un film – absolument exceptionnel – Fire Walk with Me, à voir entre la deuxième et troisième partie. Après avoir vu les deux premières saisons et le long métrage il y a fort longtemps, je m’étais toujours dit que je reverrais l’ensemble pour enfin découvrir la saison 3, sobrement intitulée The Return et diffusée en 2017. La mise à disposition de l’intégrale sur Arte (hors film) il y a quelques mois, a été l’occasion idéale de m’y replonger. Et le voyage, de bout en bout, a confirmé ce que je pressentais : Twin Peaks est une œuvre à part, complexe et éperdument impossible à cerner.

Une première saison parfaite

La première saison reste un modèle du genre. En huit épisodes, Lynch et Frost installent un univers à la fois familier et subtilement décalé. On est dans un polar : un agent du FBI, l’inoubliable Dale Cooper, débarque pour enquêter sur le meurtre de Laura Palmer. On interroge des suspects, on retourne les secrets de la ville, on découvre que derrière les façades mignonnes de Twin Peaks se cachent quantité de drames – addiction, violence domestique, trafics en tous genre, adultères.

Mais dès les premiers épisodes, quelque chose cloche. Des rêves étranges, une salle rouge tapissée de rideaux, un nain qui parle étrangement, la femme à la bûche qui se confronte à des vérités venues d’ailleurs. Ces éléments surnaturels s’immiscent avec une discrétion remarquable. Ils ne prennent jamais le dessus sur l’intrigue policière, mais ils la teintent d’une inquiétude sourde, d’un sentiment que la réalité n’est pas tout à fait ce qu’elle semble être. Le dosage est impeccable : on reste accroché à l’enquête tout en étant fasciné par ce qui dépasse l’entendement. C’est intrigant, mystérieux, et suffisamment ancré dans le réel pour que le bizarre ne fasse pas fuir.

Cette bonhomie, cet amour du café : Dale Cooper !

Deuxième saison entre fulgurances et errances

La deuxième saison est une toute autre affaire. Elle démarre sur les chapeaux de roues, avec une montée en puissance narrative et une résolution du mystère Laura Palmer qui compte à mon sens parmi les moments les plus marquants de l’histoire de la télévision. Lynch met en scène une révélation d’une violence et d’une émotion rares, où le surnaturel et le drame humain fusionnent dans une même scène insoutenable.

Et puis, le milieu de saison s’effondre. C’est un fait bien documenté : Lynch et Frost se sont éloignés du plateau, laissant d’autres scénaristes et réalisateurs prendre le relais. Le résultat est un ventre mou qui dure plusieurs épisodes et qui, aujourd’hui encore, met la patience du spectateur à rude épreuve. A vrai dire, je ne me souvenais pas du tout de cette partie vraiment en deçà de la saison ! James Hurley part en moto et se retrouve empêtré dans une sous-intrigue de film noir de seconde zone avec un personnage féminin sorti de nulle part. Benjamin Horne sombre dans un délire de reconstitution de la guerre de Sécession qui ne mène strictement à rien d’autre qu’un… retour à la normale du personnage. Ces passages donnent l’impression de remplissage, comme si la série, privée de son moteur principal – l’enquête sur Laura Palmer – ne savait plus quoi raconter. On sent en tout cas la production compliquée liée à cette saison, surtout après la qualité de la précédente.

Heureusement, la fin de cette seconde saison rattrape tout. Lynch revient aux commandes pour le dernier épisode et signe un final d’anthologie, un plongeon dans la Black Lodge qui reste, trente ans plus tard, l’un des moments les plus terrifiants et les plus fascinants jamais vus à la télévision. Le sourire figé de Cooper face au miroir, cette dernière image, hante durablement.

Une immense galerie de personnages aussi géniaux que fascinants.

Fire Walk with Me, le chef-d’œuvre mal aimé

Sorti en 1992, Fire Walk with Me a été hué à Cannes et massacré par la critique. Avec le recul, c’est pourtant l’une des pièces maîtresses de l’édifice Twin Peaks, indispensable et tout aussi magnétique que la série. Là où cette dernière posait la question « Qui a tué Laura Palmer ? », le film pose la question infiniment plus douloureuse : « Qui était Laura Palmer ? ».

Lynch abandonne presque entièrement le ton décalé et l’humour de la série pour plonger dans les derniers jours de Laura, au cœur de sa souffrance, sa terreur, sa solitude. Sheryl Lee, jusqu’ici cantonnée au rôle d’un cadavre et de quelques apparitions spectrales, livre une performance déchirante. Le film éclaire d’une lumière crue ce que la série avait suggéré : l’horreur quotidienne que vivait Laura, le poids de son secret, mais aussi la façon dont une communauté entière pouvait fermer les yeux. Fire Walk with Me est un film brutal, sincère, qui donne une épaisseur tragique considérable à tout ce qui l’entoure. Il est aussi indispensable pour comprendre la mythologie des Lodges et prépare, sans que personne ne le sache à l’époque, le terrain de ce qui viendra vingt-cinq ans plus tard.

Saison 3 avec un David Lynch au sommet de son art

Découvrir la saison 3 The Return a été pour moi un véritable choc. Vingt-cinq ans ont passé, et ça se voit : les visages ont changé, la ville aussi. Revoir les personnages désormais âgés, parfois diminués, produit une émotion étrange, presque documentaire. Le temps a fait son œuvre sur la fiction comme sur la réalité, et Lynch ne cherche pas à le masquer. Au contraire, il en fait un matériau visuel et narratif.

Ce qui frappe immédiatement, c’est la liberté totale dont Lynch a bénéficié. Showtime lui a donné carte blanche, et il en a fait quelque chose de radicalement différent de ce qu’on pouvait attendre. La saison 3 n’est pas un retour nostalgique, ce n’est pas du fan service ni une suite classique. C’est une œuvre complète de dix-huit heures qui emprunte autant au cinéma expérimental qu’à la série télévisée. L’épisode 8, à lui seul, est une expérience sensorielle sidérante – un voyage dans le temps, une cosmogonie lynchienne, un opéra visuel en noir et blanc qui n’a absolument aucun équivalent dans l’histoire de la télévision.

Le casting est exceptionnel, non seulement par la présence des anciens – certains dans leurs dernières apparitions à l’écran – mais aussi par les nouveaux venus. La bande-son, signée Angelo Badalamenti et ici accompagnée d’une myriade d’artistes diégétiques invités au Roadhouse de Twin Peaks, est un personnage à part entière. Chaque fin d’épisode au bar, avec un groupe différent sur scène, installe une atmosphère de rêve éveillé qui prolonge ce que la série a toujours fait de mieux : suspendre le temps.

On entend cette image, n’est-ce pas ?

Comme un musée d’art moderne

En regardant Twin Peaks dans son intégralité, j’ai fini par trouver la comparaison qui me semblait la plus juste : je la rapproche d’une visite au musée (allez, d’art moderne pourquoi pas !). Non pas par snobisme ou pour placer la série hors de portée, mais parce que je trouve que l’expérience est similaire dans sa nature même.

Il y a des scènes / salles qui fascinent, qui arrêtent net, qui touchent quelque chose de profond et d’inexplicable en nous. La séquence du rêve de Cooper dans la Red Room. Le visage de Laura qui se décompose dans Fire Walk with Me. L’épisode 8 de la saison 3. Le dernier plan de la série. Ce sont des moments qui provoquent une émotion brute, presque physique, qui résiste à l’analyse rationnelle.

Et puis il y a d’autres salles / scènes devant lesquelles on passe sans s’arrêter. Des passages qui laissent de marbre, d’autres qu’on ne comprend pas, d’autres encore qui rebutent franchement. C’est le lot de toute œuvre qui refuse le compromis : elle ne cherche pas à plaire uniformément, elle propose, et c’est au spectateur de se positionner.

Cette analogie avec le musée a une autre conséquence : je ne sais pas comment recommander Twin Peaks. Dire « c’est génial, regarde » serait mentir par omission. Dire « c’est expérimental et parfois difficile » risque de décourager. La vérité, c’est que chacun y trouvera – ou n’y trouvera pas – quelque chose de différent, et c’est précisément cet aspect qui en fait toute sa richesse. Et comme pour un musée, si j’y retournais demain, si je relançais le pilote de Twin Peaks ce soir, je sais que je ne l’apprécierai pas de la même façon. L’œuvre n’aurait pas changé, mais moi si.

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