Enslaved : Odyssey to the West – le voyage vers l’ouest

Enslaved Odyssey to the West - Analysis

Attention, cet article contient des spoilers sur : Enslaved – Odyssey to the West.

A présent que le sujet à été introduit par la chronique intitulée « Enslaved : Odyssey to the West - préparatifs au voyage », il est maintenant temps de se mettre en route, aux côtés de Monkey et Trip, puis un peu plus tard Pigsy, afin de parcourir le monde dépeint dans Enslaved, et ainsi en découvrir les diverses références.

Avant tout, il faut savoir que cette production made in Ninja Theory, écrite par le talentueux Britannique Alex Garland déjà auteur du scénario de 28 Jours Plus Tard ou encore celui de Sunhsine, apparait comme une relecture libre de l’œuvre littéraire classique chinoise La Pérégrination vers l’Ouest de Wu Cheng’en, rédigée au XVIème siècle. Celle-ci raconte le voyage du bonze Xuanzang, parti en Inde chercher quelques écritures  sacrées du bouddhisme. Durant son périple, le moine fut accompagné du roi singe, d’un cochon céleste, d’un démon des sables et, enfin, d’un dragon blanc, en réalité un destrier doté d’une vigueur incroyable. Ensemble, ils sillonnèrent alors les terres de l’Ouest (les Indes, par rapport à la Chine, donc) et vécurent de nombreuses aventures.

Dans Enslaved, nous retrouvons à peu près tout ce beau monde. Monkey dans la peau du singe, logique, Pigsy dans celle du cochon, idem, Trip dans le rôle du moine investi par sa mission, également nommé Tripitaka dans le livre, et, enfin, la moto en guise de cheval-dragon qui trace sa route dans les campagnes. Manque alors le démon des sables à ce fabuleux casting, mais qu’importe, l’essentiel est présent. A noter par ailleurs que cette odyssée vers l’Ouest, qui partait de la Chine vers l’Inde, se transforme ici en épopée traversant d’est en ouest le continent nord-américain. En effet, l’histoire d’Enslaved démarre au cœur de New York City, pour se terminer vers les terres arides de la côte ouest, probablement en plein milieu du désert du Nevada où semble se situer Pyramid, la destination finale de notre joyeuse troupe. Sur le chemin du chapitre douze, lorsque le bus volant de Pigsy entame une effroyable et mortelle chute libre, nous pourrions presque apercevoir le barrage de Glen Canyon en Arizona, et ses formations rocheuses assez particulières rappelant les impressionnants environs du lac Powell. Une inspiration très libre du roman donc, où l’époque Ming du VIIème siècle laisse désormais place aux grands espaces américains d’un univers post-apocalyptique des années 2150.

Malgré les aventures et les rencontres qui diffèrent un peu entre Enslaved – Odyssey to the West et La Pérégrination vers l’Ouest, le groupe de compagnons se montre tout de même très proche des personnages brossés dans le roman.

enslaved-odyssey-to-the-west-monkeyMonkey tout d’abord, apparait comme un digne représentant vidéoludique du roi singe Sun-Wukong. Même s’il est ici représenté beaucoup plus grand, il dispose en effet de tous les attributs caractéristiques du personnage mythologique chinois. De fait, les phases de plateformes démontrent l’incroyable agilité du primate, tandis que les combats rappellent à chaque mouvement, la puissance et la rapidité du fameux Sun-Wukong. La queue de singe, le bâton extensible et le futuriste nuage supersonique possédés par Monkey, finissent d’enfoncer le clou de la référence, empêchant ainsi le moindre doute de se prononcer ! En plus de ces caractéristiques évidentes, nous retrouvons Monkey, au début du jeu, dans la même situation dépeinte par le mythe du roi singe avant son recrutement par le bonze, c'est-à-dire solidement enfermé. Il est amusant de noter que le passé du costaud d’Enslaved reste obscur, certainement une volonté du scénariste, préférant se concentrer sur le récit du moment présent afin de conserver un respectable rythme narratif tout au long du jeu. Quoi qu’il en soit, en faisant le parallèle avec La Pérégrination vers l’Ouest, nous pouvons aisément lui imaginer un passé tumultueux, comme celui du roi singe qui apprit à maitriser le vol à dos de nuage auprès du vieux sage immortel, puis déroba le précieux bâton magique au roi des dragons dans son royaume des mers, de même qu’il échappa par la suite aux démons ainsi qu’au roi de la mort, se mettant  à dos, au fil du temps, la quasi-totalité du panthéon local, jusqu’à l’empereur de Jade. Ce dernier, énervé (mais genre bien énervé) par la désinvolture de Sun-Wukong, mandata alors le Bouddha du Paradis de l’Ouest qui enferma l’énergumène sous la Montagne des Cinq Eléments. Ainsi, le roi singe fut emprisonné durant des siècles, jusqu’à ce que le bonze Xuanzang le libère pour l’accompagner dans sa quête. Et c’est exactement comme cela que se déroule l’introduction d’Enslaved : Monkey se trouve détenu, ici au sein d’un vaisseau esclavagiste, puis se voit libéré par les actes inattendus de Trip.

Trip possède de toute évidence  la personnalité droite, intelligente et courageuse du moine Xuanzang, avec qui elle partage d’ailleurs une partie de son autre nom : Tripitaka. Elle représente également le rôle principal du jeu, où l’histoire guide les personnages vers sa destination à elle, ses propres objectifs, c’est-à-dire le retour sur sa terre natale dans un premier temps, puis la forte volonté de retrouver les esclaves et traquer les ravisseurs par la suite. Pour arriver à ses fins, elle utilise alors un stratagème identique à celui du bonze de La Pérégrination vers l’Ouest. En effet, il est écrit que le roi singe, après sa libération par Tripitaka, se sauva sans crier gare. Heureusement, le moine avait au préalable apposé sur le crâne de Sun-Wukong, un serre-tête magique qui le punissait douloureusement en cas de désobéissance. Dans Enslaved, Monkey se retrouve lui aussi sous le joug d’une couronne d’asservissement, placé adroitement sur son chef par Trip, anticipant une rencontre qui s’avérait sans doute difficile. Au fil du temps, le duo va pourtant se rapprocher, et Monkey passera alors du statut de subordonné à celui d’ami. La bête sauvage ne se révèle finalement pas si sauvage et incontrôlable que cela.

Autre animal anthropomorphe, et rencontré bien plus loin dans l’aventure, Pigsy représente une aide considérable dans l’odyssée du duo d’Enslaved. Le cochon affiche lui aussi un équivalent avec l’un des personnages de La Pérégrination vers l’Ouest, ancienne créature céleste envoyée sur terre suite à une faute grave commise dans le royaume des cieux. Néanmoins, Pigsy demeure un personnage assez secondaire, et, s’il n’échappe pas à son rôle salvateur sans qui la troupe n’aurait pu atteindre sa destination, ne présente qu’assez peu de profondeur, non seulement pour son caractère, mais aussi à propos des quelques références qu’il pourrait partager avec le fameux cochon céleste. Il reste cependant un certain penchant commun pour la gourmandise, caractéristique, presque symbolique, de leur état porcin.

enslaved-odyssey-to-the-west-artworkSi un jour Bouddha envoya Xuanzang en Inde chercher les sutras, des écritures sacrées inestimables et nécessaires afin de comprendre et vivre en harmonie avec le monde bouddhique, l’histoire relatée dans Enslaved n’en semble finalement pas si éloignée. En effet, la fin du jeu nous propulse à l’intérieur de la mystérieuse Pyramid, endroit sinistre où sont envoyés et regroupés tous les esclaves du coin. Là-bas, Monkey et Trip s’aperçoivent que les captifs sont abreuvés de souvenirs d’un monde contemporain, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Petite parenthèse puisque l’on y est, ces souvenirs apparaissent par le biais de véritables photographies, ce qui pose une réflexion assez amusante sur le fait que le joueur s’évade de son quotidien par le biais d’une réalité virtuelle, celle d’Enslaved en l’occurrence, découvrant un futur en ruines, où, finalement, les habitants se plonge corps et âmes dans des souvenirs...  liés directement au propre monde de ce même joueur. L’idée apparait alors des plus originales, présentant un cercle paradoxal où chacun, des deux côtés de l’écran, s'immerge et s’évade dans la réalité de l’autre. Bref, fin de la parenthèse. Au cœur de Pyramid, nous observons ainsi l’esclavagiste, créature mi-organique, mi-machine, survivante des siècles passés. Cette relique de l’ancien temps constitua jadis tout ce système, avec les robots pourchassant les derniers êtres humains, puis les ramenant à l'intérieur de cet endroit, avant de les brancher au réseau d’images et de vidéos défilant sans fin. Du point de vue de l’esclavagiste, cette matrice apposée aux yeux de tous permettrait la survie de cette antique mais meilleure époque, du moins au sein de ce regroupement d’humains. Ces derniers ont visiblement perdu leur liberté, mais ne s’en soucient guère. Ce qu’ils observent parait beau, apaisant, se déroulant loin de la dure réalité des ruines de ce monde post-apocalyptique. Alors que Monkey regarde lui aussi à travers cette matrice et commence à sombrer dans un inattendu bonheur, Trip arrache les câbles et détruit enfin ces diaboliques machines. Est-il préférable de vivre une vie de prisonnier, pourtant abreuvée d’un bonheur fictif, ou bien jouir d’une liberté sauvage et naturelle, malgré son côté rude et indélicat ? Une question philosophique qu’Enslaved laisse soudain de côté, au moment où Trip prend les devants et saccage la matrice. Elle choisit la liberté.

Si des textes sacrés de La Pérégrination vers l’Ouest, nous sommes passés à la très moderne question de la réalité virtuelle soulevée par l’ingénieuse conclusion d’Enslaved, la similitude des deux œuvres se retrouve au niveau de cette incessante recherche de la vérité, sur la vie, la méditation, notre futur, la raison de notre présence ici-bas. Si Xuanzang fut autrefois mandaté par Bouddha, Monkey et Trip, eux, bossent pour le joueur. En même temps que lui, ils découvrent ainsi le fin mot de l’histoire, ce qu’il est advenu de leur monde et de leur peuple. Une odyssée en quête de vérité, au même titre que celle du bonze et du roi singe, qui débute sur les affres d’une équipe de bras cassés, puis se transforme petit à petit en voyage inoubliable, unissant alors les protagonistes face aux joies et aux difficultés, par le biais de cet acier inaltérable, celui de l’amitié, de l’amour.

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