Toujours sur le fil de l’actualité – sic – j’ai terminé récemment The Last of Us 2 (le jeu, pas la série !) et je dois dire que la fin m’a scotché. J’ai rarement ressenti ça dans devant une œuvre, un sentiment pour le coup sublimé par le medium interactif qu’est le jeu vidéo, pour un résultat aussi intense que cohérent avec l’intégralité de son propos. Alors oui, j’ai autrement trouvé le jeu trop long et un peu redondant dans sa boucle de gameplay, mais côté narration, acting et approche cinématographique, c’est juste brillant.
Attention, la suite de cet article va spoiler la fin de The Last of Us 2 et toute la construction au préalable de son récit. A ne pas lire si vous souhaitez garder la surprise !

Le face-à-face final entre Ellie et Abby cristallise tous les thèmes centraux du jeu : la vengeance, la perte, la culpabilité et la possibilité – ou non – de rompre le cycle de la violence. Avant d’analyser cette séquence, il est nécessaire de revoir rapidement les événements qui la précèdent pour bien se rendre compte de sa résonance avec toute la construction narrative du jeu.
The Last of Us Part II commence en plaçant le joueur dans la peau d’Ellie. Très rapidement, un court passage nous fait incarner Abby, un nouveau personnage dont on ne comprend pas encore le rôle. Puis survient l’événement fondateur : le meurtre prémédité, brutal et choquant de Joel, exécuté par Abby et son groupe sous le regard impuissant d’Ellie. À partir de là, tout est enclenché. Ellie n’existe plus que pour la vengeance.
Pendant trois jours d’exploration et de traque pluvieuse à Seattle, le joueur accompagne Ellie dans sa vendetta. Chaque combat, chaque meurtre, chaque décision est guidé par cette obsession. Le joueur partage sa rage, mais aussi son malaise, tant la violence infligée semble parfois démesurée.

Au moment précis où Ellie retrouve enfin Abby, le jeu opère un renversement narratif audacieux : retour en arrière, jour 1 à Seattle, mais cette fois dans la peau d’Abby. Ce choix de design, aussi déroutant qu’intriguant au départ, se révèle fondamental. On découvre alors les raisons de sa haine : Joel avait tué son père, un médecin, pour sauver Ellie à la fin du premier The Last of Us. Sa quête de vengeance était donc le miroir exact de celle d’Ellie.
Durant ces trois jours donc, Abby perd progressivement tous ses amis proches, tués par Ellie ou par Tommy, le frère de Joel, lui aussi consumé par la haine et la vengeance. Mais contrairement à Ellie, Abby va évoluer. Sa rencontre avec Lev, un enfant de 13 ans ayant fui les Scars – ses ennemis, présentés sous la forme d’une secte violente – agit comme un point de bascule. En se liant à lui, en découvrant son histoire et sa vulnérabilité, Abby change. Son regard sur le monde et sur elle-même se transforme.
Lorsqu’elle se retrouve finalement face à Ellie, Abby a de nouveau l’opportunité de se venger, cette fois de la récente perte de ses compagnons. Ellie est à sa merci. Pourtant, elle choisit de lui laisser la vie sauve. Lev est alors en train de la sortir de la spirale de violence qui la conditionnait jusque-là.

Plus tard, le joueur reprend le contrôle d’Ellie, désormais installée dans une jolie ferme avec sa compagne et son bébé. Tout semble indiquer une possible reconstruction. Mais Ellie est hantée. Les images de Joel au sol, le crâne fracassé, la poursuivent. Elle n’a pas réglé sa douleur ni son désir de vengeance. Incapable de vivre avec cette plaie ouverte, elle abandonne sa famille pour repartir à la recherche d’Abby.
Ce voyage la mène jusqu’en Californie, dans un ultime acte aussi épuisant pour le personnage que pour le joueur. Lorsqu’Ellie retrouve enfin Abby, celle-ci est brisée, affaiblie, et ne veut pas se battre. Ellie, aveuglée par sa souffrance, menace Lev pour forcer Abby à se défendre. Abby accepte, contre son gré, uniquement parce que l’enfant n’a rien à voir avec cette histoire.
Ce fameux combat final est un moment particulièrement éprouvant. Ayant incarné les deux personnages au cours du jeu, le joueur n’est plus dans une logique de victoire. Chaque coup fait mal, moralement. En tant qu’Ellie, on ne veut pas combattre Abby.
Pendant un moment j’ai esquivé les coups d’Abby, sans représailles, me demandant quelle en serait la finalité. Rien ne s’est passé, Abby a continué d’attaquer inlassablement, donnant des coups d’une lenteur absurde dans le vide. Finalement j’ai commencé à l’attaquer, très lentement aussi, coup après coup, ne pouvait rien faire d’autre. Sensation étrange, très désagréable. Puis vint le premier QTE, où l’on doit marteler une touche pour espérer planter le couteau dans la gorge d’Abby. Je ne martèle pas, Game Over. Quel choc, mais je comprends à ce moment l’intention des concepteurs du jeu. Il faut que j’aille au bout. Le combat reprend et cette fois, je martèle, puis par une pirouette le combat continue. Nouveau QTE où le couteau touche cette fois le torse d’Abby. Chaque pression sur le bouton enfonce un peu plus la pointe dans la chair de l’autre, accentuant l’horreur dans le regard et les cris des deux personnages. Point d’orgue de la séquence, insupportable, j’en ai eu les larmes au yeux. Je pense que cette sensation est une réelle volonté des développeurs, que tout ce qui est montré et raconté au cours du jeu mène à ce climax monstrueux. Rien que l’écrire ici et y penser à nouveau me redonne des frissons mêlés de honte et d’horreur.
Heureusement, au dernier moment, la vision défigurée et ensanglantée que gardait Ellie de Joel se transforme : l’homme lui apparaît paisible, sur le porche de sa maison, guitare à la main. Cette image permet à Ellie de lâcher prise, autant physiquement que spirituellement. La jeune femme meurtrie libère Abby, qui s’enfuit avec Lev dans la brume.
Ellie s’effondre alors en larmes. Ce n’est pas une victoire, mais une libération partielle, intérieure. Elle a enfin rompu la chaîne d’ultra violence qui la reliait à bien d’autres âmes, même si le prix à payer est immense.

De retour à la ferme, Ellie ne trouve plus personne. Sa famille est partie depuis un moment. La maison est délabrée, témoignant du temps perdu à traquer Abby. Chacun aura son avis sur le sujet, la fin reste ouverte, mais ce temps n’aura peut-être pas été si perdu que cela, puisqu’en réalité Ellie est désormais une nouvelle personne. Son terrible passage en Californie lui a au moins permis d’accéder à une forme de renaissance, libérant son esprit d’un lourd fardeau et la projetant hors de cette spirale infernale de vengeance, comme Abby avait su le faire précédemment à Seattle.
Le jeu se conclut sur un souvenir de Joel, qui assume pleinement auprès d’Ellie son choix passé : il a tué pour la sauver, et il le referait sans hésiter. Cette discussion met un point final à la thématique centrale du jeu : un vortex de violence initié par l’amour, nourrie par la vengeance, et qui a détruit d’innombrables vies – celles d’Abby, d’Ellie, de Tommy et de tant d’autres au cours du récit.
En choisissant de raconter son histoire à travers plusieurs points de vue, à commencer par Joel dans le Part I, The Last of Us Part II réalise un exercice narratif brillant. Il force l’empathie, déconstruit la notion manichéenne des héros et des méchants, et montre comment chacun agit en fonction de ses blessures, mais aussi de ce qui le sauve ou au contraire de ce qui l’enfonce. La violence graphique n’est ici jamais gratuite. Elle est là pour faire ressentir le poids des actes, pour confronter le joueur – celui qui contrôle ces avatars virtuels – à ses propres pulsions de justice et de revanche.




